Culture foot

Dossier – Mother soccer : Des ronds et du ballon – 2/3

Alors que les filles viennent d’apporter encore un peu plus de visibilité au soccer américain et que le championnat bat son plein, l’heure est venue de faire lumière sur les mécanismes économiques et institutionnels de la MLS. C’est l’objet du deuxième volet de notre série Mothersoccer.

1996. Le coup d’envoi de la première saison de Major League Soccer est donné. Dix équipes s’affrontent dans un championnat alors mineur. Mais aux Etats-Unis plus qu’ailleurs, l’offre crée sa propre demande. Construite pour surfer sur la soccer mania de l’organisation américaine de la Coupe du Monde 1994, la MLS a pris le parti de faire du football un produit comme un autre et de le vendre.

Un pour tous, tous pour un

Dans le monde du soccer, les propriétaires de club ne sont pas des mécènes amoureux de ballon rond, séduits par l’idée d’appartenir à grande famille du football. Ce sont avant toute chose des agents économiques. Leur but est de rendre leur produit suffisamment attractif d’un point de vue sportif et marketing pour dégager de la rentabilité. Comment s’y prennent-ils ? D’abord en se structurant ensemble sous l’égide de la même organisation, la MLS. Ensuite, en soumettant chaque nouvelle équipe (10 au démarrage, 27 d’ici 2021) au paiement d’un « droit d’entrée », sorte de quote-part d’un investissement commun. Les équipes sont en quelque sorte des investisseurs associés qui décident ensemble de capitaliser sur la marque MLS.

Assez vite, le modèle convainc de nouveaux investisseurs d’entrer sur le marché du soccer. Tant et si bien que le prix du ticket d’entrée s’est littéralement envolé passant de 10M$ en 2006 à 225M$ en 2019 !  Ce droit d’entrée donne le droit à la franchise nouvellement créée d’investir et d’intégrer les différents circuits MLS. Circuit sportif premièrement en entrant dans la compétition. Circuit marketing deuxièmement, notamment en profitant du SUM (Soccer United Marketing), bras fortement armé de la Ligue, qui chapeaute notamment tout l’aspect commercial marketing, évènementiel, promontionnel.

L’Inter Miami FC de David Beckham fera son entrée dans la ligue américaine en 2020

La MLS est donc un conglomérat où n’existe pas –contrairement en Europe- de dichotomie équipes-fédération (en tout cas, jusqu’à l’apparition d’une Super ligue Européenne). Les acteurs ne sont pas des concurrents mais des partenaires d’une même entreprise qui ont intérêt à la réussite des uns et des autres. Ils évoluent dans un environnement où coûts et recettes sont grossièrement mutualisés.

Par exemple, l’apparition en 2015 d’une nouvelle franchise à Big Apple, loin de susciter une inquiétude, arrange même les New-York Red Bulls. Créer une rivalité –artificiellement ou pas- entre les deux équipes ne peut que stimuler un marché de 8,5 millions de portefeuilles remplis de dollars, curieux d’aller au stade, d’y consommer à boire, d’y manger… Cela peut aussi susciter une culture sportive et un intérêt potentiellement mondial. L’arrivée de grandes stars type Zlatan, Beckham outre-Atlantique profite à tout le monde,  et ce encore plus directement que l’effet Neymar Jr. en Ligue 1 par exemple.

Un cap commun, des règles communes

Économiquement, distinguer la ligue de ses clubs serait relativement artificiel. La MLS est la tête et les franchises sont des tentacules, tous membres du même tout. Les revenus générés, ceux des équipes comme de la Ligue, du SUM, aux droits TV, en passant par les sponsors, le prix des transferts ou la billetterie, tous transitent par la Ligue. En se dotant de règles et d’une stratégie communes de même qu’en assurant une répartition viable entre les différents acteurs, la MLS et ses dirigeants s’assurent de la survie collective de leur équipes.

Précisons malgré tout que ces dernières conservent une marge d’action individuelle D’abord en maniant des ressources de gestion courante (locaux, staff, déplacements…) dont elles demeurent maîtresses[1]. Ensuite et surtout en investissant en propre pour l’entretien et les travaux relatifs au stade, aux centres d’entraînement et de formation.

En définitive, les règles posées par la MLS incitent à  trouver le bon équilibre entre sécurité financière et développement. C’est dans cet état d’esprit que la MLS s’est dotée d’un salary cap, sorte d’enveloppe salariale restrictive donnée paritairement à chaque équipe. Chaque franchise doit s’assurer que le cumul des rémunérations des joueurs ne dépasse pas cette enveloppe ; de même, aucun joueur ne peut individuellement passer au-dessus d’un certain plafond de salaire.

Zlatan est le designated player des LA Galaxy

Ces limites connaissent cependant une exception, celle des designated player (DP). Mises en places par les fameuses « Beckham Rules », elles permettent, pour 3 joueurs maximum et aux frais propres des équipes, de passer au-delà du plafond fixé par le cap. En outre, ces plafonds sont progressivement réévalués entre la MLS et le puissant syndicat des joueurs pour assurer l’équilibre, là encore, entre sanité des finances et attractivité de la Ligue. Il ne s’agirait pas de céder à une inflation irrationnelle des salaires, comme on le voit en Chinese Super League.

Un futur radieux ?

Quelques rares sceptiques voient en la MLS un schéma pyramidal assurant que la prise de valeur est facticement apportée par de nouveaux arrivants s’acquittant d’un péage toujours plus cher, force est de reconnaître que des indicateurs objectifs illustrent la belle envolée de la ligue nord-américaine. La fréquentation des stades est en constante hausse depuis les années 2010 : en 2017 la barre des 8 millions de spectateurs a été franchie pour la première fois et la fréquentation moyenne des stades a battu son record (22113 spectateurs). Les droits TV sont plus hauts que jamais avec un deal à 90M$/an sur la période 2015-2022, les émissions traitant de soccer sont de plus en plus nombreuses, les canaux de diffusions aussi (Facebook, Twitter, Youtube+…). Enfin, malgré une grande opacité de ses résultats financiers, il apparaîtrait que la Ligue ait bouclé en 2017 son premier exercice en positif.

Le commissionnaire de MLS, Don Garber. Le grand patron.

Totalement orienté business et divertissement, il n’en demeure pas moins que le soccer profite des progrès économiques pour améliorer son niveau global. De plus en plus de joueurs du Vieux Continent cèdent aux sirènes de la MLS, attirés par le mode de vie américain et un environnement sportif en plein boum. A cela se couplent des investisseurs de plus en plus enclins à dépenser dans la formation et le développement des jeunes.

Et  puisqu’il n’y a pas de relégation possible, toutes les équipes ont le même potentiel de base et peuvent de construire patiemment ou essayer de gagner immédiatement. Tant et si bien que Don Gabner, le Commissionnaire de la Ligue, déclarait fin 2018 vouloir devenir non plus un pays acheteur mais vendeur de talents tout en faisant de son Championnat l’un des meilleurs du monde d’ici à 2022. Pile à temps pour la prochaine négociation des droits TV.

Alors que jusqu’ici beaucoup d’argent a été perdu, la MLS achève peu à peu d’installer son modèle. Pour devenir un vrai pays de foot ou pour devenir une multinationale sportive incontournable du sport le plus populaire du monde ? Il sera plus qu’opportun de répondre à cette question au moment de la Coupe du Monde 2026, trente-deux ans après celle de 1994 et 30 ans après le lancement de la MLS. Le ciel semble en tout cas dégagé, notamment grâce à la victoire de l’équipe nationale féminine en Coupe du Monde plus tôt dans le mois

Dossier Mothersoccer – Partie 1 – https://penaltoche.blog/2019/07/04/mother-soccer-transversale-oncle-sam/


[1] Parmi ces ressources, on recense 70% des ressources de billetterie, de transfert, les diffusions et sponsors locaux, de même que les parkings, boissons, nourriture et marchandises vendues au stade

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