Histoires de foot

Dossier – 98/99, le monde aux pieds des Red Devils : Ligue des Champions 1999 ou comment United a remporté une finale déjà perdue

Comment Manchester United a-t-il trouvé les ressources pour continuer ce combat déjà perdu? En finale de Ligue des Champions 1999, les joueurs d'Alex Ferguson sont menés 1-0 à l'entame du temps additionnel. Récit d'un come-back improbable...

Nous sommes le mercredi 26 mai 1999. Au Camp Nou se joue la finale de la Ligue des Champions entre Manchester United et le Bayern Munich. Pour les Mancuniens c’est l’occasion d’un triplé historique puisque sur les deux semaines qui précèdent la finale, ils viennent de remporter coup sur coup la FA Cup et la Premier League. De son côté, le Bayern Munich est déjà champion d’Allemagne depuis longtemps mais n’a pas encore disputé sa finale de coupe (qu’il perdra contre le Werder Brême deux semaine plus tard). Pour conserver ses espoirs de triplé, le Bayern a mis fin à ceux de United en remportant cette finale. Du moins, c’est ce qui aurait dû se passer. Retour sur un match que trois minutes de temps additionnel ont rendu légendaire.

Il faut bien se l’avouer, les 90 premières minutes de cette finale ne furent pas très excitantes. Nous sommes dans les années 1990, le Calcio domine le football mondial et la philosophie de jeu dominante est plutôt défensive. Les équipes cherchent avant tout à être bien en placées, solides et visent à ne pas prendre de but avant d’en marquer. Et la Coupe d’Europe des Clubs Champions, devenue Ligue des Champions en 1992, ne déroge pas à la règle. Sur les neuf finales de la décennie précédant cette édition 1999, seules deux (1994 et 1997) se sont soldées par plus d’un but d’écart. Toutes les autres se sont finies sur le score de 1-0, ou sont allées jusqu’aux prolongations, voire aux tirs au but. Pendant longtemps, on a crû que cette finale 1999 était destinée à être de ce calibre.

Manchester United profite de la nouvelle formule de la Ligue des Champions

Voir Manchester United et le Bayern Munich aux portes du sacre cette année-là relève encore de la surprise. C’est seulement la deuxième année que la plus prestigieuse des compétitions européennes est ouverte à des clubs qui ne sont pas champions, et c’est la première fois que des équipes non-championnes atteignent ce stade de la compétition. Ces deux équipes, dauphines en championnat la saison précédente, profitent donc de l’assouplissement de la règle. Les Mancuniens terminant un point derrière les Gunners et le Bayern finissant à deux longueurs de Kaiserslautern. Et c’est une plus grande surprise encore que de retrouver en finale deux équipes qui se trouvaient dans la même poule au début de la compétition.

Déjà en début de saison, le Bayern avait mieux su tirer son épingle du jeu en finissant premier d’une poule où figuraient outre les Red Devils, le Barça (tiens, tiens) et le club danois de Brondby. Malgré tout, les confrontations directes entre les deux clubs étaient restées sans vainqueur, score de parité 1-1 à Old Trafford, et 2-2 à l’Olympiastadion de Munich. Ironie de l’histoire, lors de cette rencontre à Munich, les Mancuniens étaient passés tout près de la victoire, menant 2-1 jusqu’à la 90ème minute avant de se faire rejoindre à cause d’un but contre son camp de… Teddy Sheringham. A cause de cette égalisation, United a laissé filer la première place et n’a dû sa qualification en quart de finale qu’à son statut de « meilleur deuxième » (24 équipes participaient à cette édition de la C1, réparties dans six groupes de quatre, dont les premiers et les deux meilleurs deuxièmes sortaient en quart de finale).

Une équipe remaniée et affaiblie se présente face au Bayern

Les deux équipes se retrouvent donc à jouer la belle sur une finale de Ligue des Champions. Difficile de discerner un favori, même si Manchester a impressionné en demi-finale en sortant une Juventus qui restait sur trois finales consécutives. Malheureusement pour les Mancuniens, Roy Keane et Paul Scholes ne peuvent participer à cette finale, l’un blessé, l’autre suspendu. Rouages essentiels au cœur du système d’Alex Ferguson, leur absence est plus que préjudiciable. C’est avec une composition remodelée que les Red Devils se présentent en Camp Nou. Ferguson est contraint de replacer David Beckham, pourtant si performant pour délivrer des caviars sur côté droit, au cœur du jeu aux côtés de Nicky Butt, remplaçant de Paul Scholes. Numériquement, Keane est remplacé par Blomqvist, qui est placé sur l’aile gauche par Ferguson, obligeant Ryan Giggs à évoluer à droite, dans une position contre-nature.

Heureusement que Giggs et Beckham n’ont pas joué à ces postes là toute la saison…

Le Bayern compte également deux absents de marque, Bixente Lizarazu et Giovane Elber, tous deux blessés. Ils sont néanmoins remplacés poste pour poste par Michael Tarnat et Carsten Jancker, ce qui n’oblige pas Ottmar Hitzfeld à revoir son système de jeu. Les Bavarois se présentent au Camp Nou dans un 5-2-3 (ou 5-4-1) plus que solide, avec Lothar Matthäus en libéro derrière quatre autres défenseurs. Au milieu, deux relayeurs-créateurs sont chargés d’alimenter les trois de devant. Avec un tel système, le Bayern semble être venu pour jouer en contre.

Ceci n’est pas un schéma défensif…

Première mi-temps, morne plaine

Le début de match est conforme aux attentes. Manchester a la possession du ballon, mais c’est le Bayern qui a les meilleures situations. Et qui prend les devants dès la 6ème minute, quand, suite à une faute sur Jancker, Mario Basler trompe un Schmeichel pas vraiment inspiré sur un coup-franc direct joué au ras du sol. Pour les Bavarois, c’est le scénario idéal. Ils vont avoir tout le loisir d’attendre les Mancuniens et d’exploiter les bons coups en contre. Cette première mi-temps est un symbole du football des années 1990. On se dit alors qu’il ne serait vraiment pas étonnant que cette rencontre aille à son terme sur ce score de 1-0.

Sérieusement, il était si bien tiré que ça ce coup-franc?

Sur toutes les situations l’avantage est donné à la défense. C’est notamment flagrant sur les hors-jeux. On a l’impression que même si l’attaquant part un mètre en retrait, le drapeau se lèvera. C’est le cas trois fois au cours de la première période. Une fois côté Bayern quand Zickler part seul au but, est signalé hors-jeu alors que c’est une évidence qu’il ne l’est pas. Et deux fois côté United, stoppant net de potentiels occasions franches pour Andy Cole et Blomqvist. Cet arbitrage est notamment responsable du peu d’occasions franches que nous offre cette première mi-temps. Le Bayern a des situations de contre qu’il n’exploite pas. C’est peu dire que le match est fermé. Dès que les équipes s’approchent des surfaces de réparation, les défenses prennent le dessus.

Pour ne rien arranger, Manchester United est loin de son rendement affiché au long de cette saison. Un Beckham en 6 distribue les longs ballons verticaux, mais c’est bien plus compliqué à reprendre pour ses attaquants que ses centres enroulés venus du côté droit. Giggs ère comme une âme en peine sur un côté droit qu’il ne maîtrise pas. Il est trop prévisible, rentre tout le temps sur son pied gauche, où l’attend une double lame Tarnat Kufour (voire Jeremies) comme sur cette frappe contrée à la 22ème minute. Les Red Devils ne parviennent pas à faire de décalages et ne parviennent jamais à être en surnombre.

La défense à 5 du Bayern est intraitable et lui permet de coulisser pour avoir toujours 2 joueurs sur les ailiers mancuniens, tout en gardant 2 joueurs dans l’axe sur un duo Dwight Yorke / Andy Cole qu’on ne voit quasiment pas. Les allemands sont plus agressifs, plus forts dans l’impact. Ils parviennent même à être quasiment tout le temps en surnombre au milieu, alors même que leur composition laisserait penser le contraire. Tout en contrôle, ils jouent une prestation parfaite, ni esthétique ni emballante, mais diablement efficace.

Même Beckham n’a pas sa précision habituelle sur coups de pieds arrêtés. Illustration avec ce corner complètement raté à la 43ème minute, au ras du sol, directement dans les gants d’Oliver Kahn. Le premier centre de Ryan Giggs arrive à la 38ème minute, mais son pied droit est loin d’être aussi précis que sa patte gauche. Alors que Pierluigi Collina renvoie les deux équipes au vestiaire pour 15 minutes, difficile d’imaginer une autre issue qu’une victoire du Bayern, qui glanerait là son quatrième succès dans la compétition.

Comment le Bayern a-t-il réussi à ne pas tuer le match en seconde période ?

Pas de changement à la mi-temps mais des remplaçants partent s’échauffer et notamment Sheringham pour Manchester. Des Mancuniens qui tentent d’emballer cette seconde période. Enfin un bon centre de Giggs à la 54ème du pied droit, mais la tête de Yorke est contrée. Rebelotte à la 55ème, cette fois du gauche, mais Blomqvist, pour une fois en position pas trop défavorable, envoie la balle au-dessus. C’est la meilleure occasion des Red Devils jusque-là. On voit également un Beckham qui se décale à droite dès qu’il le peut pour tenter de distribuer des ballons. Peu aboutissent, tombant (trop) souvent sur les têtes de Kufour, Matthäus ou Linke.

Le temps défile et son équipe n’y arrive pas, donc Ferguson décide de changer de système de jeu. A la 67ème minute Teddy Sheringham remplace Blomqvist. Une réorganisation tactique s’opère et installe un milieu à trois à plat, avec Butt seul dans l’axe. On a donc schéma plus offensif, qui replace Giggs et Beckham dans leur position favorite pour distribuer les caviars aux trois attaquants, Yorke, Cole et Sheringham. Les effets de cette réorganisation ne tardent pas. A la 68ème minute, sur un ballon de Beckham, Cole est en bonne position mais veut tenter un geste acrobatique qu’il rate. De son côté, Sheringham a du mal à entrer dans son match, à l’image de cette passe ratée à la 71ème qui exaspère Andy Cole.

Mais Manchester ne parvient pas à avoir la main mise sur le match dans la durée. C’est le Bayern qui contrôle. Dans les tribunes on entend de plus en plus les supporters allemands, qui poussent leur équipe à aller de l’avant pour mettre le second et tuer définitivement le match. A la 70ème, Memet Scholl remplace Alexander Zickler et donne tout de suite un peu plus de vitesse et d’animation à l’attaque bavaroise. Il semble être le joueur qui peut faire la décision.

Illustration parfaite à la 78ème minute, Effenberg récupère un ballon dans l’axe à l’entrée de sa surface de réparation et lance Basler en profondeur qui évite le tacle de Beckham d’un petit crochet et file vers le but mancunien. Il sert Memet Shcoll à l’entrée de la surface qui après un contrôle ajuste Schmeichel d’un petit lob délicieux. Le gardien danois est battu, c’est le but du break… Non, la balle rebondit sur le poteau et revient miraculeusement dans les gants de Schmeichel.

A la 81ème minute, Ferguson joue sa dernière carte offensive en faisant entrer Solskjær à la place de Cole. Celui-ci se met tout de suite en action en reprenant de la tête un centre de Neville, obligeant Kahn à se détendre, même si le portier allemand capte facilement le ballon. Les équipes fatiguent un peu, laissant plus d’espace, et Scholl prend sa chance de loin à la 82ème et inquiète Schmeichel qui se couche bien.

A la 84ème minute, Scholl, encore lui, obtient un corner. Basler s’en charge et délivre un beau centre au deuxième poteau entre le point de penalty et les 5,50 mètres. Babel à la lutte avec Neville ne peut reprendre un ballon qui revient sur Scholl qui la remet de la tête vers Jancker. La volée acrobatique de ce dernier s’écrase sur la barre de Schmeichel. On joue la 85ème minute et le Bayern ne mène toujours que 1-0, c’est un véritable miracle pour Manchester.

Carsten Jancker fait la chandelle

Les Red Devils lancent leurs dernières forces dans la bataille. Les allemands reculent, n’arrivent plus à tenir le ballon, même si dans les tribunes on n’entend que leurs supporters qui commencent à célébrer la victoire. A la 87ème, Sheringham se retrouve en bonne position sur une remise intelligente en talonnade de Solskjear, mais sa frappe est trop molle pour inquiéter Kahn. Était-ce un dernier avertissement pour le gardien allemand ?

Pour toute autre équipe que le Manchester de Ferguson, on considérerait le match comme perdu. Mais pas ce United là, pas cette année-là, pas avec cet entraîneur-là. Combien de situations ces joueurs-là ont-ils retournées ? Beaucoup, à commencer par la semaine précédente contre Tottenham lors de la dernière journée de Premier League pour aller conquérir le titre. Combien de buts ont-ils inscrit en fin de match avec cet entraîneur ? Enormément. C’est d’ailleurs pour cela que l’on surnomme les dernières minutes d’un match de Manchester le « Fergie Time ». Et ça, les joueurs du Bayern le savent. Lorsque Linke dégage le ballon en touche à la 90ème minute et que le quatrième arbitre indique les 3 minutes de temps additionnel, les joueurs du Bayern y pensent forcément.

Et le Fergie Time passa à la postérité

Giggs s’apprête à jouer la touche. Mais Gary Neville, spécialiste des touches longues, est venu en sprint de son côté droit pour demander à Giggs de lui laisser le ballon. La défense bavaroise repousse la balle mais Beckham la récupère à l’entrée de la surface. Beckham slalome à l’horizontal entre les joueurs du Bayern et retourne sur le côté gauche où il décale Neville, resté là, qui tente un centre du pied gauche. Si son pied droit n’est pas magique, son gauche l’est encore moins, et son centre est écrasé, au ras du sol. Kahn s’en serait d’ailleurs certainement saisi sans difficulté. Mais Effenberg ne prend pas de risque et repousse le centre en corner. On joue alors la 90ème minute et 20 secondes.

C’est bien sûr Beckham qui se charge de le tirer. Schmeichel est monté. Le commentateur anglais s’exclame : « In extra time, Manchester United, they always score ». Le corner est bien tiré, mais seul un défenseur bavarois arrive à le prolonger. Au second poteau Yorke tente de remettre de la tête mais Fink dégage un ballon trop court qui arrive directement sur Giggs à l’entrée de la surface. Il tente un geste désespéré en tentant une reprise de volée du pied droit, lui le pur gaucher. Son tir est mou, pas cadré et s’apprête à aller mourir à côté de la cage. C’est le moment où le premier miracle se produit, quand Teddy Sheringham surgit sur la trajectoire du ballon et le prolonge dans les filets d’Oliver Kahn. 91ème minute, Manchester United est revenu à hauteur du Bayern.

Les 3 minutes qui vont mener le Bayern au sacre… Ah non!

Matthäus, sorti un peu plus tôt, est abattu, groggy sur le banc. Les supporters anglais en furie craquent des fumigènes dans les tribunes. Les fans allemands n’en reviennent pas. Les commentateurs non plus : « They had their name on the trophy, oh Teddy, Teddy ! ». Le Bayern est KO, mais n’a d’autre choix que d’engager le ballon. Le premier réflexe, l’envoyer loin devant, le plus loin possible de son but. C’est récupéré par Irwin sur le côté gauche qui à son tour balance sur Solskjær, à la lutte avec Kufour, qui obtient un dernier corner avant les prolongations. On joue la 92ème minute, on entre dans la 93ème.

Rebelote, c’est évidemment toujours Beckham au corner. La suite vous la connaissez, c’est un deuxième miracle. Sheringham s’élève au premier poteau et rate sa tête décroisée. Mais Solskjær est sur la trajectoire de la balle au second poteau pour la propulser sous la barre de Kahn. Les joueurs du Bayern s’écroulent. Manchester United a réussi l’exploit de renverser cette situation, c’est complètement fou et encore difficile à expliquer 20 ans après. Ferguson déclare juste après le match : « Je ne peux pas y croire, on est revenu de l’enfer ». Pour signer un triplé championnat-Cup-Ligue des Champions qu’aucune autre équipe anglaise n’a jamais réalisé, quel scénario aurait été plus beau que celui-ci ?

A Paris, le 26 mai 2019. Le bougre n’a pas manqué de célébrer!

À propos Robin

Le football, c'est comme un iceberg, si on ne le regarde qu'à travers le prisme des résultats, on n'en voit que les 15% émergés, et on en rate l'essentiel: le jeu, les histoires, la dramaturgie, la construction d'une victoire, les rapports de force qui se défont au cours d'un match. Bref, tout ce qui fait que le football n'est pas une passion mais bien plus que cela!

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