Culture foot

Les socios, supporters ultimes

Au-delà de son aspect financier, le système des socios est un véritable haut-parleur de la voix des supporters.

Les supporters de foot partagent entre eux de nombreux points communs. Ils connaissent l’histoire et les codes de leur club. Ils consomment pour celui-ci, en merchandising, en billetterie ou en buvette. Souvent, ils font de la place dans leur emploi du temps pour pouvoir regarder avec passion leur équipe jouer le week-end et parfois même –pour les plus chanceux- en milieu de semaine. Plus souvent encore, ils gueulent de ne pas être entendus par la direction de leur club. Ce sort n’est pas pourtant pas réservé à l’intégralité des supporters.

Le supporterisme est un fait culturel

Le supporterisme est un fait social qui se pratique de façons très diverses. D’abord, selon les individus évidemment. On trouvera un peu de tout dans cette masse informe et magnifique. Du simple combo canapé-binouze, on arrive à l’ultra qui ne s’épargne aucun match, aucun déplacement, et aucune voix cassée pour aller encourager son équipe favorite un peu partout.

Ensuite, ces pratiques varient en fonction de traditions culturelles et footballistiques propres à chaque club, liées à l’histoire de chaque région et au système juridique de chaque pays. En France par exemple, le système n’est pas pensé pour que les associations de supporters, même les plus influentes, même les plus véhémentes, participent directement aux décisions. Les projets pour la rénovation du Stade Bauer ou les banderoles « L’OM c’est nous » ont beau se succéder, les fans se retrouvent souvent face à des murs et des choix qui ne les incluent pas.

D’aucuns diraient que c’est la faute à un manque de culture foot en France… Et ils n’auraient pas tout à fait tort. Certains modèles donnent en effet une place très importante aux supporters dans le processus stratégique. Ils y arrivent en partant d’un principe aussi fort que simple : un club est une culture et ses supporters en sont les garants.

Les socios, entre modernité et tradition

Parmi ces gardiens du temple, on retrouve les socios. Il s’agit de supporters, limités en nombre, qui, en échange d’une cotisation annuelle, se voient autorisés à prendre part aux politiques sportives et financières du club. D’apparence, on pourrait croire que l’on est dans un système assez classique d’actionnariat, de capital-action, comme l’ont imaginé Lyon et le président Jean-Michel Aulas notamment. Pourtant, en substance, on en est assez loin.

Le modèle de socios réussit à concilier la modernité d’un foot mondialisé et financiarisé, avec l’identité propre de chaque club. C’est là tout l’intérêt de la question de la démocratie dans les clubs de foot. En ouvrant la décision à ses supporters, un club assume sa raison d’être: une fierté, une figure et des ambitions communes et partagées par ceux qui l’aiment. Et c’est finalement tout le sportif qui en bénéficie. Le PSG, par exemple, n’a toujours pas réussi, au bout de huit ans, a incorporé pleinement l’identité du club et le socle fort de ses supporters dans son projet. Ce quiproquo permanent entre les dirigeants et les supporters se ressent jusqu’au terrain, alors même que les ultras sont revenus au stade .

En 2017, le SL Benfica était dans le top 3 des clubs avec le plus grand nombre de socios (185.000) – Source: Sportune.fr – 2 septembre 2017

A l’opposé, l’assemblée des socios du Barça fait figure de cas d’école. Issues d’un des plus grands contingents au monde, les cotisations des supporters barcelonais ne représentent même pas dix pour cent des revenus du club. Leur voix est pourtant très puissante dans un club où la culture catalane est omniprésente. D’ailleurs, n’intègre pas le club des socios qui veut. Il faut déjà être coopté par un autre socio ou encore avoir trois ans d’ancienneté pour en être. Car il ne s’agit pas que de foot: être socio cultive l’état d’esprit communautaire et permet par exemple d’assister gratuitement à d’autres évènements sportifs estampillés Barça (équipe B, hand, basket…).

Le président est un employé mandaté

Surtout, la cotisation autorise à participer tous les six ans à un enjeu institutionnel capital dans la vie du club : l’élection du président. Le candidat fixe un cap et définit une politique de recrutement. Il fait des promesses et s’engage sur un programme global qu’il doit tenir (reconstruction du stade, gestion de la Masia, de l’après-Messi…).

Le pouvoir des socios est si fort qu’il n’est pas impossible de voir des motions de censure se constituer à l’encontre du président. Conscient du mandat représentatif qui lui est confié, Josep Maria Bartomeu, en poste depuis 2014, a dû par exemple s’incliner quand le projet de modification du logo a été refusé. Plus significative encore est la déclaration de l’ancien président Joan Laporta (2003-2010) après la lourde remontada subie contre Liverpool, la deuxième en deux ans. Socio comme les autres, il a exhorté la direction à convoquer une élection, craignant que le Barça ne perde actuellement sa philosophie. On comprend donc tout à fait le rôle très politique des socios, à la fois acteurs et juges.

« La direction est-elle sûre de ne pas vouloir convoquer des élections cet été? Elle devrait. Je suis prêt à me présenter ou à soutenir quiconque voudrait que le club retrouve son modèle pour retrouver la gloire nécessaire a écrire l’histoire. »

Joan Laporta, très offensif dans son tweet du 8 mai 2019

L’importance cruciale de la présidence est tout aussi palpable dans les rangs du rival merengue. Florentino Perez est une personne d’une influence sans égale dans le foot. Il a réussi à retransformer le club, et ce, en accord avec les supporters. Si on lui attribut souvent la politique des Galactiques, à raison, ce sont bien les socios qui l’ont validé. C’est même sur ce programme qu’ils l’ont élu.

Une exhortation à un actionnariat populaire ?

En réaction à un football qui sent toujours plus le pognon et le cynisme, on sent l’envie de la part de nombreux acteurs du foot de participer. Participer et s’inspirer du modèle socios pour ne pas complètement déconnecter les supporters de leur club et donc de leur attache au football. En Allemagne par exemple, le mouvement du « 50+1 bleibt » a mis un taquet salvateur au projet qu’avait Karl-Heinz Rummenigge de supprimer la règle selon laquelle la majorité du club devait revenir aux groupes de supporters.

Du coup, ils sont pour ou contre le 50+1 eux ?

En France, de timides tentatives émanant des clubs et des fans essaient de donner de la place aux supporters. Pour les clubs plus modestes, ouvrir une participation pécuniaire aux fans pourrait être un moyen de pérenniser les finances. Et ce, sans sacrifier son identité au marché. Bernard Caïazzo[1], président de Saint-Etienne indiquait en ce sens qu’ « Être actionnaire de l’ASSE, c’est une motivation d’appartenance. C’est une démarche communautaire, mais pas capitalistique».

Les Kalons guingampais pavent doucement le chemin d’un actionnariat populaire teinté d’un ancrage local fort, faisant ainsi la part-belle à un football plus inclusif et plus « vrai ». Un peu plus au sud, le groupe de supporters « A la nantaise » s’est constitué en 2010. A terme, il devrait réussir à revendiquer une part minoritaire de l’actionnariat ainsi qu’une participation des représentants de supporters au conseil d’administration du FC Nantes. Tout cela car, comme on le dit à Barcelone, pour les supporters, il s’agit plus que d’un club.


[1] https://www.eurosport.fr/football/en-europe-du-souci-pour-les-socios_sto6725032/story.shtml

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