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Pourquoi Séville FC – Real Betis est le plus beau derby d’Espagne ?

A Séville, le football se vit à l'image du reste de la ville, de façon exaltée. Ses deux clubs principaux, le Sevilla FC et le Real Betis Balompié, entretiennent depuis plus d’un siècle une rivalité que les mots ne suffisent pas à décrire.

Le sud de la péninsule ibérique abrite Séville, la perle de l’Andalousie, ville aux mille et une couleurs. La vie de la cité y est particulièrement exaltée et rythmée par de nombreuses fêtes, religieuses ou non. Le football ne déroge pas à la règle. Les deux clubs de la ville, le Sevilla FC et le Real Betis Balompié, entretiennent depuis plus d’un siècle une rivalité que les mots ne suffisent pas à décrire. Le « Gran Derbi » est réputé comme étant le plus bouillant de la Liga. Hors du temps, plongeons quelques instants dans les passions du plus beau derby d’Espagne : Sevilla FC – Real Betis.

Présentons d’abord brièvement les deux clubs. Le Sevilla FC, fondé en 1890, est résident du stade Sanchez Pijuan (45 000 places) dans le quartier bourgeois de Nervión. Les « rouges et blancs » disposent d’un solide palmarès, notamment une Liga, cinq coupes du Roi et cinq Ligue Europa. Ses joueurs et supporters sont surnommés les Sevillistas ou les Blanquirrojos. De son côté, le Real Betis Balompié, fondé en 1907, évolue au stade Benito Villamarin (60 000 places) dans l’ancien quartier gitan de Triana. Le palmarès des « verts et blancs » est nettement moins fourni avec une Liga et deux coupes du Roi. Ses surnoms sont sans grande surprise les Beticos ou Los Verdiblancos.

Les origines contestées de la rivalité Sevilla FC – Real Betis

En 1890, une association de football est créée par de jeunes anglais et écossais. Ce n’est que quinze ans plus tard, en 1905, que cette association deviendra officiellement le Séville FC. Si le club se déclare ouvert à tous, il ne faudra pas longtemps pour que des divisions apparaissent au sein de la direction. En 1909, une partie de celle-ci refuse d’y intégrer un joueur à cause de sa condition ouvrière. Il n’en faut pas plus pour créer un schisme. Les membres qui n’avaient pas voté la décision quittent le club pour en créer un nouveau, le FC Betis. Ce dernier fusionnera en 1914 avec le Sevilla Balompié, créé en 1907 par des étudiants de la ville. Le Real Betis Balompié est né. Comme dans beaucoup de derbys, la rivalité naît d’une opposition entre classe sociale.

Contrairement à d’autres rivalités comme Atletico vs Real où l’opposition ouvriers-bourgeois est assumée et même revendiquée, les fans du Séville FC réfutent cette appartenance à la classe supérieure. Pourtant les faits sont là, le Sanchez Pijuan est situé dans le quartier huppé de Nervión. Les fans du Betis aiment d’ailleurs à rappeler que lors de la construction des lignes de train de la ville, le terminus de ces dernières était à l’entrée du quartier Triana. Les fans du Betis devaient ensuite marcher 30 minutes pour rallier leur stade. Ils sont persuadés que c’était une volonté de la part des notables de la ville, forcément supporters du FC, de les marginaliser.

Même si les explications sont soumises à interprétations, les faits sont là. Le Betis dispose d’un plus fort soutien populaire. Son enceinte est d’ailleurs significativement plus grande que celle de son rival. La rivalité est là et se nourrira au fil des années. Alors que le palmarès du FC grossit, ses supporters considèrent le voisin comme un club de loser. Du côté du Betis, on met en avant l’amour inconditionnel pour le club dès la naissance, avec des chants tels que « il n’y a pas de plus grand titre que de t’avoir dans mon cœur ». La devise du club est d’ailleurs tout à fait en accord avec cette mentalité: « Viva er Betis manque pierda » signifie que les supporters aiment encore plus leur club dans la défaite,. Ils accusent d’ailleurs les fans du FC de n’être derrière leur club que lorsque les résultats sont positifs.

Des anecdotes qui entretiennent la légende

Si la rivalité est historique et ancrée dans les mœurs, c’est avant tout sur le terrain qu’elle s’entretient. Des dizaines d’anecdotes construisent la légende de ce derby. Pour en citer quelques-unes de l’ère moderne, lors d’un derby au Sanchez Pijuan en 2000, le gardien du Betis, Toni Prats, est attaqué par un fan du FC rentré sur le terrain. Briquet à la main, il tente de lui mettre feu! Les confrontations sont souvent houleuses, les blessés et expulsions y sont légions. On peut notamment se rappeler du traitement de faveur réservé à Dany Ceballos, formé au Betis, lors de son premier derby. Cible désignée des défenseurs du FC, ils passent leur début de match à lui mettre des tacles et des coups plus que limites. Ils parviennent à leur fin, le jeune prodige du Betis est contraint de sortir sur blessure et ne peut finir le match.

Le paroxysme de la violence et de la rivalité est atteint en mars 2007 lors d’un quart de finale retour de Coupe du Roi. A la 60ème minute du match, Juande Ramos, l’entraîneur du Seville FC, reçoit une bouteille d’eau sur le crâne, jetée par des fans du Betis. Sonné, perdant même connaissance quelques minutes, il est transporté à l’hôpital. L’histoire ne s’arrête malheureusement pas là: alors que l’entraîneur adverse gît au sol, les fans du Betis hurlent à pleins poumons « qu’il crève, ce salaud ». Fait surréaliste, l’ambulance chargée de le conduire à l’hôpital est ensuite la cible de nombreux jets de pierres. Le secrétaire d’Etat aux sports espagnol qualifie à cette occasion le match de « lamentable spectacle ».

Si la violence a éclaté ce jour-là, c’est tout sauf un hasard. Les deux clubs ont alors à leur tête deux présidents aussi emblématiques que controversés qui multiplient les insultes et prennent un malin plaisir à mettre de l’huile sur le feu. Jose Maria Del Nido côté Seville FC, et Manuel Ruiz de Lopera côté Betis. Ils ne sont pas avares en déclarations fracassantes, affirmant chacun être l’homme le plus influent de Séville. Del Nido a d’ailleurs prononcé cette phrase mythique, « je suis l’homme le plus important de Séville, presque l’égal du pape ». Les observateurs avaient d’ailleurs considéré que le plus surprenant dans cette déclaration était qu’il place tout de même le pape au-dessus de lui.

Ils n’ont pas l’air si chamailleurs. Pourtant…

Bien entendu, les deux se détestaient tellement qu’ils en sont presque venus aux mains dans la loge présidentielle lors d’un derby, puis refusaient ensuite d’être assis côte à côte les jours de match. Haïs par les supporters du club rival, personne ne peut se prétendre surpris par le franchissement de ligne rouge ce soir de mars 2007. Lors de ce même match, Jose Maria del Nido fût pris à partie par des fans du Betis, se faisant copieusement insulter et recevant même un jet de briquet. Quand les dirigeants se comportent de la sorte, comment exiger des supporters une attitude raisonnable ?

En dehors du terrain, la rivalité regorge également d’anecdotes croustillantes. Notamment celle particulièrement marquante d’un ouvrier travaillant à la rénovation du toit d’un building de la ville. Une fois les travaux finis, il a décidé de laisser dans un petit coin un écusson du Betis gravé dans le métal. Il s’est filmé en train de le graver avant de poster la vidéo sur Youtube. Quelques jours après, il fût licencié. Suite à des protestations, il fut réintégré, mais ce sera là une nouvelle occasion pour les supporters du Betis de montrer à quel point ils sont discriminés par les supporters Sevillista bourgeois.

Sur le terrain, c’est le FC qui domine

Malgré le fort soutien populaire dont dispose le Betis, il est indéniable que les Verdiblancos évoluent la plupart du temps dans l’ombre de leur voisin Blanquirrojos. Depuis plus de 40 ans, les résultats du FC sont bien meilleurs. Et les occasions pour le Betis de l’emporter sur le terrain sont rares. Alors quand les deux clubs s’affrontent lors de la saison 2013-2014 en 1/8ème de finale de Ligue Europa, l’occasion est inespérée pour les Beticos de frapper un grand coup. Tout débute comme dans un rêve pour les verts et blancs qui s’imposent 2 à 0 lors du match aller sur la pelouse du Sanchez Pijuan. Les blancs et rouges renverseront la vapeur au retour à l’extérieur, s’imposant également 2 à 0 grâce à des buts de Reyes et Bacca, avant de finir le travail aux tirs aux buts. Le Betis est KO debout et mettra plusieurs années à se relever de cette défaite. D’autant plus que le FC, après cette qualification à l’arrachée, remportera la compétition, la première d’un triplé historique sous la houlette d’Unai Emery.

Les fans du FC passent leur temps à pointer le manque d’ambition de leur ennemi. C’est pourquoi la saison 2017-2018 restera à jamais dans les annales du Betis. Pour la première fois depuis 15 ans, ils finissent la saison à la 6ème place, juste devant le rival du FC. Encore plus que ce classement, c’est la victoire 3-5 du Betis à Sanchez Pijuan en janvier 2018 qui fera à jamais date dans le cœur et la mémoire des supporters Verdiblancos. Un scénario exaltant (l’évolution du score fut la suivante : 0-1, 1-1, 1-2, 2-2, 2-3, 2-4, 3-4, 3-5) pour un succès majuscule. Aux anges, Joaquin, capitaine emblématique du Betis, déclare après cette victoire « Pour fêter cette victoire et ces cinq buts, j’ai ordonné qu’aucun joueur n’aille se coucher avant 5 heures du matin, et le Nestea est interdit ! »

8 frappes cadrées, 8 buts. Qui a dit que c’était difficile de marquer des buts ?

Pour mesurer l’exploit que fut ce match pour le Betis en même temps qu’un coup de tonnerre pour le FC, il faut se rappeler à quel point le rapport de force entre les deux équipes est déséquilibré avant le match. Le Betis reste sur des saisons compliquées, fleurtant parfois avec la zone de relégation. Le FC a quant à lui remporté trois Ligues Europa consécutives entre 2014 et 2016, et réalise un beau parcours lors de la Ligue des Champions 2017-2018. Les Sevillistas ont rallié les quarts de finale, éliminant au passage en 1/8ème de finale le Manchester United de José Mourinho, s’inclinant avec les honneurs contre le Bayern Munich. Cette équipe du Sevilla FC, pleine de certitudes, inscrit 3 buts à domicile contre son rival… et perd le match. C’est un scénario absolument dingue que seul le football peut procurer !

Vivre un jour de derby à Séville

Séville n’est pas surnommée « la ville aux 1 000 fêtes » pour rien, l’ambiance y est particulièrement festive tout au long de l’année, et bien plus encore un jour de derby. C’est la mentalité andalouse où tout est exacerbé, dans la fête comme dans la rivalité. Si Séville FC-Real Betis est le derby le plus passionné d’Espagne, c’est parce que Séville est la ville la plus passionnée d’Espagne. Il est simplement inconcevable que le football puisse faire exception au comportement global de la ville. C’est pourquoi tous les observateurs le considèrent comme LE derby d’Espagne.

Et c’est Marcelo Bielsa qu’on qualifie de « El loco »?

Les jours de derby -les semaines même!- précédant le derby, sont intenables, la ville est en ébullition. La police essaie tant bien que mal de tenir les fans des deux camps à distance, mais ils finissent toujours par se rejoindre. Les limites sont parfois dépassées comme mentionné plus haut. Néanmoins, la plupart du temps l’ambiance est moqueuse quoique bon enfant et festive. Il est très courant de voir des fans des deux clubs se rejoindre et chanter ensemble. Bien sûr, chacun chante à la gloire de son club et raille les défaillances du rival. Mais ils ont au moins le mérite de le faire ensemble. C’est la mentalité des Sévillans, ils sont drôles et savent faire preuve de second degré et d’auto-dérision. On se toise beaucoup, mais on appartient à la même ville, et dès le derby fini, on se réunit dans une Peña pour partager une bière.

Les jours de match, les supporters se massent devant les hôtels des joueurs pour les accompagner jusqu’au bus. Foule impressionnante, fumigènes, encouragements… On dirait le bus de l’équipe de France quittant Clairefontaine pour se rendre au Stade de France une fin d’après-midi de 12 juillet 1998. Sauf qu’en France, c’est arrivé une fois, pour l’équipe nationale, un jour de finale de coupe du monde. A Séville, ce sont des scènes récurrentes lors de chaque derby, du côté des supporters du FC comme ceux du Betis. C’est dire l’importance du football et plus particulièrement du derby dans la ville. Le prochain match, pour le compte de la 32ème journée de Liga au stade Sanchez Pijuan, est imminent. A l’aller, les Verdiblancos se sont imposés à domicile 1-0 grâce un but en fin de match de l’inoxydable Joaquin. Avant ce match, le Betis compte six points de retard sur le FC. A 7 journées de la fin, le Betis est dans l’obligation de l’emporter pour continuer d’espérer finir devant son rival, mais également décrocher une place européenne. De son côté, le FC est à la lutte pour accrocher une place en Ligue des Champions, mais veut surtout montrer que la saison dernière n’était qu’un accident et que sa place naturelle n’est pas autre part que devant le Betis. Rendez-vous donc samedi à 20h45 au Sanchez Pijuan pour le prochain épisode.

À propos Robin

Le football, c'est comme un iceberg, si on ne le regarde qu'à travers le prisme des résultats, on n'en voit que les 15% émergés, et on en rate l'essentiel: le jeu, les histoires, la dramaturgie, la construction d'une victoire, les rapports de force qui se défont au cours d'un match. Bref, tout ce qui fait que le football n'est pas une passion mais bien plus que cela!

1 comment on “Pourquoi Séville FC – Real Betis est le plus beau derby d’Espagne ?

  1. A reblogué ceci sur osteinet a ajouté:
    Très bon article sur le derby Sevilla FC – Real Betis

    J'aime

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